Allemagne : l’économie s’enfonce dans la récession

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par Frédérique Cerisier et Eric Vergnaud, économistes chez BNP Paribas

Selon l’estimation préliminaire de l’Office fédéral de statistiques, le taux de croissance du PIB s’est établi à 1,0% en 2008, un chiffre compatible avec un recul du PIB au T4 compris entre -1,6% et -2,0% t/t. La coalition a trouvé un accord pour lancer un deuxième plan de relance, d’un montant de 50 milliards d’euros mis en place sur 2009 et 2010. Malgré ce soutien, l'activité pourrait diminuer de l'ordre de 3% en moyenne cette année.Le déficit public va probablement dépasser 3% cette année et 5% du PIB en 2010, hissant la dette nettement au-dessus de 70% du PIB en 2010.

Selon l’estimation préliminaire de l’Office fédéral de statistiques, le taux de croissance du PIB s’est établi à 1,3 % en 2008, soit 1,0% en données corrigées des jours ouvrables.

L’estimation publiée cette semaine est annuelle et ne donne pas d’indications relatives au quatrième trimestre. Toutefois, d’après nos calculs, ce chiffre est compatible avec un recul du PIB au T4 compris entre -1,6% et -2,0% t/t, en données corrigées des variations saisonnières, et en supposant que les performances des trimestres précédents ne soient pas révisées.

L'effondrement des données d'enquêtes et d'activité les plus récentes laissait supposer une correction majeure de l'activité à la fin de l’année dernière, notamment l'évolution de la production manufacturière, qui a plongé de 3,5% m/m en novembre, soit près de -7% g.a. ; de septembre à novembre, la chute atteint 40% en rythme annualisé moyen !

Etant donné que l'Allemagne avait déjà enregistré deux trimestres de recul du PIB aux T2 et T3, certes bien plus modérés (respectivement -0,4 % et -0,5% t/t), il apparaît que l'économie aura été en récession durant la majeure partie de l'année 2008, et que c’est uniquement grâce à un très bon premier trimestre que le PIB allemand aura malgré tout, en moyenne, progressé l’an dernier. La décomposition de la croissance fournie par l'Office fédéral montre clairement à quel point le ralentissement, puis la contraction, de l'économie allemande résulte du retournement de la croissance mondiale : par rapport à 2007, les rythmes de croissance de l'investissement total, des importations et de la consommation publique sont restés quasiment inchangés. La consommation privée a stagné, ce qui constituait un mieux après le recul enregistré en 2007 (-0,4%). Au final, l'intégralité du ralentissement de la croissance a pour origine celui des exportations (de 7,5% à 3,9% en 2008), la contribution annuelle du commerce extérieur à la croissance étant passé de 1,4 point en 2007 à -0,3 point l'an dernier.

Un fort recul du PIB attendu cette année

Extrêmement dépendante de l'activité et des exportations de son secteur manufacturier, la croissance allemande pourrait enregistrer en 2009 un repli parmi les plus importants de la zone euro et, ce, bien que son marché immobilier, atone toutes ces dernières années, ne subisse pas d'ajustement particulier. En effet, étant donné les niveaux atteints par les différents indicateurs de climat des affaires et la vitesse avec laquelle ils continuent de se replier, nous attendons d'autres reculs du PIB à l'avenir. En effet, le climat des affaires de l’enquête de l’institut IFO, tout comme l'indice des directeurs d'achat (PMI) du secteur manufacturier, n'a jamais été aussi faible dans l'Allemagne réunifiée Par ailleurs, la chute des commandes étrangères (-19% sur 3 mois en novembre) dans le secteur manufacturier n’augure rien de bon pour les prochains mois en matière d’activité. Dans l'ensemble, le recul de l'activité pourrait atteindre 3% cette année, après + 1,0% en 2008. La baisse de l'investissement (-9,1%) et des exportations (-9,0%) serait le principal facteur de repli du côté de la demande, en ligne avec la diminution de la production industrielle (-8,8%).

La détérioration rapide et marquée de la situation économique a commencé à se transmettre au marché du travail. Ainsi, en décembre, le chômage est reparti à la hausse, pour la première fois depuis 2006 (34 mois), le nombre des sans-emploi repassant au-dessus de 3 millions. L’Agence fédérale pour l’emploi estime (dans son hypothèse haute) que le nombre de chômeurs pourrait atteindre 4 millions en 2009.

Un deuxième plan de relance

La coalition au pouvoir en Allemagne a trouvé un accord le lundi 12 janvier pour lancer un deuxième plan de relance, d’un montant de 50 milliards d’euros mis en place sur 2009 et 2010, deux mois environ après l’annonce d’un premier train de mesures de soutien à l’économie, de 32 milliards d’euros sur deux ans également.

L’accent avait été mis sur le soutien à la trésorerie des entreprises avec la réintroduction de l’amortissement dégressif (EUR 7 milliards), de règles d’amortissement spécifiques pour les PME (0,5 milliard) et la mise en place de lignes de crédit pour les PME par KfW à hauteur de 15 milliards). En outre, le gouvernement avait annoncé la suppression temporaire de la vignette pour les nouvelles immatriculations de véhicules peu polluants (0,5 milliard d’euros) et des déductions fiscales pour les travaux d’habitat.

A cette occasion, le gouvernement allemand avait été sévèrement critiqué, alors que son plan (EUR 32 milliards) s’élevait à environ 1,3% du PIB, donc en ligne avec les recommandations de la Commission. Pourtant, l’effort avait été jugé insuffisant par beaucoup au regard du statut de première économie de la zone euro de l’Allemagne et des marges de manœuvre autorisées par un budget alors attendu comme quasi équilibré à la fin de l’exercice budgétaire 2008(1). En outre, l’impact réel du plan sur l’économie avait été mis en doute. En particulier, il semblait peu probable que la totalité des crédits KfW mis à disposition soit utilisée, compte tenu des mauvaises perspectives de demande formées par les chefs d’entreprise. Au total, le soutien net à l’activité du premier plan était généralement estimé inférieur à 0,5 point de PIB.

Le deuxième plan de relance apparaît plus équilibré entre soutien à l’investissement et au revenu des ménages. Il faut très probablement y voir la traduction d’un compromis au sein de la coalition, alors que les élections générales ont lieu en septembre.

Dans ses grandes lignes, le plan prévoit :

  1. une augmentation des dépenses publiques d’infrastructure pour EUR 18 milliards, destinées aux écoles, aux universités, aux réseaux routier et ferroviaire et aux nouvelles technologies ;
  2. des mesures de soutien au pouvoir d’achat des ménages. La pression fiscale sera allégée de EUR 9 milliards, à partir du 1er juillet (soit de fait 3 milliards en 2009 et 6 milliards en 2010, grâce à une hausse du seuil libératoire de l’impôt sur les revenus de 340 euros (170 le 1er juillet et 170 le 1er janvier 2010) qui l’amènera à 8 004 euros (7 664 euros actuellement) et une baisse du taux d’imposition le plus bas, de 15% à 14% (soit une baisse de 400 euros des tranches le 1er juillet et de 330 euros supplémentaires en janvier 2010). Par ailleurs, un bonus exceptionnel de 100 euros par enfant sera accordé (pour un montant estimé à près de 2 milliards d’euros), et l’aide parentale accordée aux familles bénéficiant des allocations de chômage de longue durée dans le cadre de la loi Hartz IV et ayant des enfants de 6 à 13 ans sera relevée de 10 pp (environ 1 milliard d’euros).
  3. des allègements de cotisations santé, le taux passant de 15,5% à 14,9%, soit une réduction de 0,3pp pour les employés et les employeurs, représentant un montant total estimé à EUR 9 milliards. Là encore, la mesure prendra effet au début du second semestre 2009. Elle effacera en partie la hausse de 0,9 pp prévue dans le cadre des réformes des assurances à partir du 1er janvier).
  4. une aide à l’automobile sous la forme d’une prime à la casse de 2 500 euros pour les voitures de neuf ans d’âge et achetées depuis plus d’un an (coût de EUR 1 milliard). Ce soutien au marché automobile arrive à point nommé (certes, c’est une mesure one off, mais il apparaît que les résultats ont été substantiels en France au tournant de l’année. 
  5. un soutien au marché du travail, en rendant plus attractif pour les entreprises le recours aux contrats à durée déterminée, afin de limiter autant que faire se peut les licenciements sur ce segment de l’emploi. Le principe serait d’exonérer une part des charges sociales employeurs sur ces contrats. La mesure, d’un coût estimé à près de EUR 6 milliards, pourrait être financée par L’Agence fédérale pour l’emploi.
  6. enfin, last but not least, des garanties pour un montant de EUR 100 milliards pourraient être mises à disposition des grandes entreprises par le biais de KfW (dans la veine du dispositif de soutien au secteur bancaire), toutefois, sans qu’en retour l’Etat prenne des participations au capital des sociétés concernées. Ceci devrait largement contribuer à diminuer le risque de credit crunch.

Qu’en attendre

Comme dans la plupart des autres pays ayant présenté des plans de relance, une grande partie de l'effort (plus d'un tiers ici) budgétaire et des effets attendus sur l'activité, repose sur l'accélération des dépenses d'investissements publics en infrastructures. En Allemagne, le besoin de soutenir le secteur des bâtiments et travaux publics apparaît bien moins évident qu'ailleurs, puisque le pays n'a pas connu de bulle immobilière ces dernières années. En revanche, il a souvent été souligné à quel point l'effort de maîtrise des dépenses publiques réalisé ces dernières années pour retrouver l'équilibre budgétaire avait été généralisé, y compris aux investissements publics. La faiblesse de l'investissement public ces dernières années ayant souvent été très critiquée, un renouveau des efforts dans ce domaine longtemps négligé nous semble tout à fait bienvenu.

La baisse des impôts et la réduction des cotisations santé(2) vont soutenir l'évolution du pouvoir d’achat, dans un contexte également marqué par le reflux de l'inflation. Le fait que ces mesures semblent devoir être pérennes est important car cela pourrait inciter les ménages à dépenser une plus grande partie du surcroît de revenu(3).

Ce problème de l'effet à attendre sur la consommation et donc sur la croissance des mesures de soutien au revenu des ménages se pose d'autant plus en Allemagne que les ménages sont déjà, de longue date, engagés dans une dynamique de redressement du taux d'épargne.

En revanche, on peut regretter que les mesures de baisses des impôts et de réduction des cotisations n’interviennent qu’en milieu d’année, alors même que la conjoncture sera tout particulièrement déprimée au premier. Au total, il ne nous semble pas nécessaire de modifier nos perspectives d’activité pour cette année, soit un recul de 3% du PIB (nous attendons une maigre croissance de 0,2% en 2010). Dans ces conditions, le déficit public va probablement dépasser 3% cette année et 5% du PIB en 2010 (pour le moment, le gouvernement allemand s’en tient à 3% en 2009 et 4,5% en 2010), hissant la dette nettement au-dessus de 70% du PIB d’ici à 2010.

Le besoin d’emprunt devrait dépasser EUR 50 milliards, contre 21 milliards prévus avant l’annonce du plan. La coalition réfléchit au meilleur moyen de rembourser, le plus rapidement possible, ces dettes supplémentaires. Elle semble vouloir rééditer ce qui avait été fait pour couvrir le coût de la réunification, c'est-à-dire mettre à contribution les bénéfices de la Bundesbank. En outre, un plafond au montant des nouvelles dettes devrait être inscrit dans la Loi fondamentale, d'ici à 2015.

NOTES

(1) L’Office fédéral a annoncé cette semaine que le solde général des finances publiques était effectivement presque équilibré l’an dernier (-1,6 milliard d'euros en 2008, soit -0,1% du PIB, pour la deuxième année consécutive). Il n'est pas inutile de rappeler que cet équilibre a été atteint alors que le déficit des comptes publics s’inscrivait encore à 4% du PIB en 2003 (un point haut historique), et au prix d’une politique d’austérité (hausse de 3 points du taux normal de TVA, diverses réductions de transferts sociaux, coupes dans les dépenses publiques d’investissement…) qui peut expliquer la réticence qu’a longtemps montré la Chancelière Merkel à abandonner au moins temporairement sa politique de rigueur budgétaire.

(2) En Allemagne, le paiement des cotisations sociales est effectué, à parts égales, entre l'employeur et le salarié.

(3) Elles auront donc un effet sur le revenu permanent et, partant, un impact plus fort sur leurs dépenses.

 

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