Démographie et croissance après la crise

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par Patrick Artus, directeur de la recherche économique de Natixis

Après la crise, la hausse des taux d’endettement ne stimulera plus, très probablement pour une période assez longue de temps, la demande de biens et services et la croissance. Ceci va donner un rôle accru, pour nous, aux évolutions démographiques pour plusieurs raisons :

  • la démographie est un déterminant important de la demande (immobilier, biens durables, effet du vieillissement sur le taux d’épargne),
  • dans une situation où la croissance de long terme sera liée à la croissance potentielle, la démographie joue bien sûr un rôle important,
  • la chute de l’activité va entraîner dans certains pays une modification violente du flux d’immigration, donc de la demande et de l’offre.

Les pays où les perspectives démographiques devraient avoir les effets les plus défavorables sur l’économie dans les grands pays de l’OCDE sont :

  • l’Allemagne et le Japon (c’était déjà le cas),
  • l’Espagne et l’Italie, après la crise, avec l’effet négatif sur l’offre et la demande, l’arrêt probable de l’immigration, les faibles gains de productivité,
  • les autres pays sont plus faiblement touchés.

Jusqu'à la crise, la croissance du crédit stimulait la demande dans la plupart des pays (deux exceptions notables étant le Japon et l’Allemagne), ce qui a fait largement disparaitre le lien entre démographie et croissance, puisque la demande était poussée par le crédit même dans des pays à vieillissement démographique important.

Après la crise, il nous semble que la démographie va jouer un rôle accru pour trois raisons :

  • de nombreuses composantes de la demande (investissement, logement…) sont liées à la démographie, ce qui n’apparaît que lorsque la stimulation par le crédit disparaît ; le vieillissement influence de plus le taux d’épargne global ;
  • si les taux d’endettement sont constants, la croissance devient celle des revenus, c'est-à-dire devient voisine de la croissance potentielle, somme des gains de productivité de la hausse de la population active.
  • La croissance forte soutenue par le crédit avait souvent attiré une forte immigration qui avait caché le vieillissement démographique.

Avant de documenter ces trois points, regardons la situation démographique des 7 grands pays suivants : Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Espagne, Italie, Japon.

Les cas de l’Allemagne et du Japon sont intéressants puisqu’il s’agit de pays vieillissants où le crédit n’a pas joué de rôle.

La demande peut être influencée par la population totale, par le nombre de jeunes et de naissances ; le rôle des retraités est aussi important puisqu’il s’agit d’une population qui désépargne. L’offre est influencée par la population en âge de travailler.

Au Etats-Unis, la population totale des jeunes et en âge de travailler vont continuer d’augmenter ; la population âgée augmente rapidement. Au Royaume-Uni, la population totale et en âge de travailler continuent à augmenter, mais la population jeune recule. En Allemagne, toutes les classes de population reculent, sauf la population âgée qui augmente rapidement. En France, la population en âge de travailler et la population jeune vont maintenant diminuer, la population totale augmente encore. En Espagne, la population jeune recule et la population totale et la population en âge de travailler ralentissent très rapidement. En Italie, tous les groupes de population reculent, sauf la population âgée. C’est le cas aussi au Japon, le vieillissement le plus sévère s’observe donc au Japon, en Allemagne et en Italie. Le moins sévère s’observe aux Etats-Unis et à un moindre degré au Royaume Uni. La France et l’Espagne sont dans une position intermédiaire. Regardons maintenant :

  • les liens entre démographie et demande ;
  • les liens entre démographie et offre ;
  • l’effet de l’immigration.

On peut envisager deux effets de sens opposé du vieillissement sur la demande de biens et services :

  • un effet négatif : le vieillissement réduit normalement l’investissement immobilier, les achats de biens durables ;
  • un effet positif : le vieillissement (lorsqu’il s’accroît, pas en régime d’équilibre) réduit le taux d’épargne puisque les retraités normalement désépargnent.

Mais là où la demande était stimulée par le crédit avant la crise (c'est-à-dire tous les pays examinés sauf l’Allemagne et le Japon), ces effets, on l’a déjà dit plus haut, peuvent avoir été cachés. C’est pour cela que les cas de l’Allemagne et du Japon sont intéressantes à observé. Regardons d’abord le lien normalement négatif entre vieillissement et demande.

Il est intéressant de voir que le crédit a caché les effets négatifs de la démographie sur l’investissement logement et sur les achats de voitures, qui sont très faibles en Allemagne et au Japon.

Regardons maintenant le lien entre épargne, épargne financière et vieillissement. On attend, rappelons le, que la hausse du poids des retraités dans la population entraîne une baisse du taux d’épargne.

Dans les deux pays où le comportement d’épargne n’est pas perturbé par la bulle d’endettement (Allemagne et Japon), on voit :

  •  en Allemagne, une stabilité du taux d’épargne et du taux d’épargne financier ;
  • au Japon, un recul du taux d’épargne et du taux d’épargne financière.

Nous pensons qu’après la crise, la croissance, qui n’est plus dopée par le crédit sera voisine de la croissance potentielle ; ou, ce qui revient au même, que la demande croîtra avec les revenus. qui progresseront avec la production ponctuelle. Ce qui compte ici est donc l’évolution de la population en âge de travailler, hors effet de l’immigration puisque cette dernière est attirée par la croissance de la demande. On a vu plus haut qu’elle diminuait dès maintenant en Allemagne, en France, en Italie, au Japon.

Une progression faible ou un recul de la population en âge de travailler sont d’autant plus pénalisant que les gains de productivité sont faibles, ce qui est clairement le cas en Espagne et en Italie.

Dans certains pays (Espagne, Italie, ou à un moindre degré Etats-Unis et Royaume Uni) la forte croissance tirée par l’endettement a provoqué une forte immigration, qui a alimenté aussi bien la demande (consommation, immobilier)que l’offre (accroissement de la population active).

Si la demande n’est plus soutenue par le crédit, l’immigration cesse ou même se retourne et la population du pays n’évolue plus qu’en fonction de sa démographie propre.

On voit alors que la population totale, hors immigration, reculait déjà en 2006-2007 dans tous les pays sauf les Etats-Unis et la France, fortement en Italie et en Espagne.

Synthèse

L’arrêt du soutien de la demande par le crédit (aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Espagne, en Italie) donne un poids important à la démographie, comme déterminant de la croissance, en raison des effets de la démographie domestique, avec la disparition probable de l’immigration causée par la croissance. Les effets du vieillissement démographique peuvent être observés plus facilement en Allemagne et au Japon, puisque le crédit n’y a pas soutenu la croissance dans la période récente.

On observe alors que, au total, le vieillissement réduit la demande et l’offre de biens ; réduit la population si la demande freine et arrête l’immigration.

Le vieillissement démographique aura les effets les plus défavorables sur la croissance, après la crise, en Allemagne et au Japon ce qui était déjà le cas en Espagne et en Italie (ce qui est nouveau et est dû à tous les effets cités ci-dessus et à l’arrêt probable de l’immigration).

 

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