Don’t fight the Fed !

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Les investisseurs américains le savent depuis longtemps : il ne faut pas affronter la Réserve fédérale. « Don’t fight the Fed » signifie qu’il vaut mieux s’adapter à la politique monétaire de la plus grande banque centrale du monde plutôt que d’essayer d’aller contre elle. Mais Donald Trump ne s’arrête pas à ces considérations et critique l’institution car le resserrement de la politique monétaire engagé pourrait, selon lui, freiner la croissance.
 
Fin novembre, le président américain a ainsi déclaré qu’il n’était « même pas un petit peu content » d’avoir choisi Jerome Powell pour présider la Fed. « Et je ne blâme personne, mais ce que je vous dis c'est que la Fed est complètement à côté de la plaque avec ce qu'elle est en train de faire », a-t-il souligné.
 
Qu’est donc en train de faire la Fed ?  Face à une progression du PIB de 3,5% au troisième trimestre, un chômage à 3,7% (taux le plus faible depuis 48 ans), et une inflation maîtrisée, elle a décidé de remonter progressivement les taux d’intérêt pour éviter une surchauffe, mettant fin à la période d’argent facile qui dure depuis la crise de 2008.
 
Alors que les Etats-Unis bénéficient du deuxième cycle d’expansion économique le plus long depuis le XIXème siècle, la Fed veut maintenir la trajectoire. Donald Trump redoute pour sa part qu’une politique monétaire restrictive freine les investissements et pèse sur la croissance. Or, les conflits commerciaux qu’il a lancés contre les principaux partenaires des Etats-Unis – Chine, Union européenne, Canada, Mexique – pèsent sur le commerce mondial et pourraient avoir un impact négatif sur la croissance économique.
 
D’ores et déjà, il est confronté à des restructurations d’entreprises, la plus importante ayant été annoncée par le constructeur automobile. En outre, la bourse a commencé à fléchir. Depuis son élection, le 8 novembre 2016, le Dow Jones Industrials affiche un gain de 39% (à la date du 4 décembre) mais est en recul de 5% par rapport à son plus haut. 
 
Donald Trump a-t-il raison d’être inquiet ? Jerome Powell a modifié son discours ces dernières semaines pour éviter d’être en conflit avec la Maison Blanche. Comme l’explique Franck Dixmier, directeur des gestions obligataires chez Allianz Global Investors, la Fed a assoupli sa position précédente en indiquant ne pas vouloir pousser les taux au-delà du taux neutre qui ne freine ni n’accélère la croissance. « Début octobre, Jerome Powell  avait délivré un discours très volontaire, évoquant le fait que la Fed puisse relever les taux d'intérêt au-delà du niveau jugé 'neutre' au vu de l'évolution positive de l'économie américaine. Mais depuis, le message a évolué. Plusieurs membres du comité de politique monétaire sont montés au créneau pour qu’il faut s’arrêter au taux neutre. »
 
Pour Patrice Gautry, Chief economist du groupe UBP, « Powell est plus politique que banquier central dans sa communication. » Il estime que la question d’une « pause » éventuelle dans le resserrement se posera après le cycle de hausse qui doit s’achever en juin. D’une manière générale, il juge que « le retrait du soutien monétaire s’étend au sein des économies développées » alors que l’économie mondiale s’est désynchronisée.
 
Philippe Waecheter, directeur de la recherche économique chez Ostrum AM, juge pour sa part que « La Fed doit maintenir le cap car elle considère que la politique budgétaire n’est pas soutenable dans la durée. » Il s’agit, explique-t-il, d’éviter des déséquilibres qu’il serait difficile de résorber par la suite et de limiter la hausse des anticipations d’inflation pour ne pas alimenter la hausse des taux d’intérêt de long terme.
 
Donald Trump apparaît ainsi en partie responsable de la politique de resserrement monétaire. En arrivant au pouvoir, il avait une économie encore en croissance. Il a voulu donner un coup d’accélérateur en décidant des baisses d’impôts massives. Conséquence : le déficit budgétaire a bondi de 17% à 779 milliards de dollars, représentant 3,9% du PIB contre 3,5% en 2017 et 3,2% en 2016.
 
Face à ce dérapage et alors que le chômage est au plus bas (3,9%), le risque d’une surchauffe ne peut qu’inquiéter la Fed alors que l’inflation atteint 2,5%.
 
En attaquant la Fed, le président américain risque de paniquer les investisseurs, déjà inquiets face à ses conflits commerciaux. Pour maintenir sa crédibilité, la banque centrale américaine n’aura pas d’autre choix que de poursuivre sa politique de resserrement. Eh oui, « Don’t fight the Fed ! »