Donald Trump : le voile est enfin levé

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par John Plassard, Spécialiste en investissement chez Mirabaud

Vous n’êtes pas sans savoir que tous mes commentaires sont apolitiques et que je me focalise seulement sur l’économie, la culture et plus globalement sur le comportement des investisseurs. Lorsque j’ai relevé, la semaine passée, un sondage qui indiquait que Donald Trump n’avait jamais connu une telle popularité aux États-Unis, j’ai reçu plusieurs questions concernant ce fait inédit et indéniable. Je me replonge ainsi dans le cœur de l’Amérique en expliquant ce phénomène que l’on nie en Europe et qui pourrait assurer au président une réélection novembre 2020. Synthèse et analyse.

a. Les faits

Alors que bon nombre des médias européens voudraient nous faire croire que Donald Trump est proche de la destitution et détesté par son peuple, un sondage publié par l’université Quinnipiac, qui réalise régulièrement ce type d’enquêtes, relate que le président américain vient d’obtenir sa meilleure cote de popularité de tous les temps avec 43% d’opinions favorables contre 52% d’opinions négatives.

Plus étonnant, selon un tout dernier sondage publié par The Economist/Yougov, une majorité de républicains déclarent que le président Donald Trump est un meilleur dirigeant qu'Abraham Lincoln, le 16e président américain qui est pourtant et largement considéré comme l'un des plus grands héros de l'histoire américaine.

Les indépendants et les démocrates ont bien évidemment une opinion très différente, avec 78 % et 94 % respectivement qui disent que Lincoln était un meilleur président.

Rappelons qu’Abraham Lincoln a dirigé l'Union pendant la guerre civile américaine, a unifié la nation et a émancipé les esclaves.

b. Pourquoi « ils » l’aiment ?

23 décembre 2019

Ces sondages (tout comme en Europe avec des leaders « controversés » est certainement sous-estimés) posent alors la question fondamentale de savoir pourquoi les américains plébiscitent autant un président aussi « atypique ». Quelques pistes :

  • Parce que Donald Trump est ... atypique !

Le président Trump a voulu se démarquer des dernières « dynasties » Bush et Clinton en accentuant ses racines d’entrepreneur milliardaire ayant déjà fait faillite tout en parlant à un électorat faisant partie de la mid- low class. Il adopte une rhétorique populiste d'homme providentiel qui va sauver les États-Unis du déclin (Make America Great Again) et d'une catastrophe économique et sécuritaire. Cela plait bien évidemment.

  • Parce que ses promesses font mouche

Plusieurs promesses de campagne ont été (au moins théoriquement) accomplies. On songe à la renégociation de l’accord États-Unis-Mexique-Canada, à la sortie des accords de Paris (émissions de CO2) et de Vienne (Iran), à la négociation avec la Corée du Nord, à la renégociation des accords de Cuba, à la réécriture (en cours) des accords commerciaux avec la Chine et l’Union européenne (UE), à la mise en place d’une réforme fiscale pour les entreprises et les particuliers ou encore à l’interdiction d’entrée sur le territoire américain de certains pays (pour la majeure partie musulmans).

· Parce que les statistiques parlent en sa faveur

Les statistiques économiques parlent en faveur du président américain : Le chômage est à 3.5% (et le taux de chômage des Afro-Américains au plus bas historique), la croissance moyenne des trois premiers trimestres de 2019 à 2.4% (alors que la majeure partie des économistes pariaient sur une entrée en récession cette année), l’inflation ne s’est pas effondrée (par rapport au jour de son élection), les indices américains ont fortement progressé (plus de 63% (total return) pour le S&P 500 par exemple) et le prix des maisons a augmenté.

Si nous sommes tous d’accord pour affirmer que tous ces chiffres ne sont pas à mettre en lien direct avec la politique de Donald Trump (la baisse du chômage ou encore la stabilisation de l’inflation ont été initiés avant son « règne »), il a l’outrecuidance de les faire passer comme tels. Et cela fonctionne très bien !

  • Parce qu’il tient tête à tout le monde

Sans trop aller dans le cliché, le fait de tenir tête à absolument tout le monde (même au sein de son propre parti) fait revenir à l’esprit des Américains un temps où l’image des États-Unis était bien plus respectée qu’aujourd’hui. Les exemples sont légion depuis l’élection de novembre 2016.

La méthode (car s’en est une) de négociation de Donald Trump va dans ce sens contrairement à ses prédécesseurs.

  • Parce qu’il se victimise

Crier au scandale plus fort que son voisin pour faire oublier qu'on s'est fait prendre la main dans le pot de confiture est une politique efficace pour se faire passer pour victime et en définitive attirer des voix. La victimisation est une ficelle rhétorique simple, mais efficace, consistant à renverser la perspective et à présenter le coupable en victime, en ne lésinant pas sur les énormités, bien au contraire.

Les tentatives de destitution de la part des démocrates et la réaction de Donald Trump en est l’exemple le plus récent. Le président a en effet mis en avant « la plus grande chasse aux sorcières de l’histoire américaine » juste après un vote de la Chambre des représentants approuvant l’enquête en vue de sa destitution.

« C’est inique, anticonstitutionnel et fondamentalement anti-américain », a de son côté commenté la Maison Blanche dans un communiqué.

Cette stratégie particulière de victimisation est efficace quand elle parvient à s’aligner sur l’émotion du moment. Donald Trump utilise cette méthode aussi dans ses relations internationales.

En Iran par exemple, il ne cesse de victimiser le peuple face au gouvernement actuel pour affaiblir ce dernier.

  • Parce que les Américains ont la mémoire courte

C’est une des théories importantes que je mets en avant depuis plus de 12 ans sur le comportement du peuple américain : l’utilisation de la mémoire courte. La mémoire court terme désigne en psychologie le type de mémoire qui permet de retenir et de réutiliser une quantité limitée d’informations pendant un temps relativement court.

Un grand nombre de recherches en psychologie cognitive ont cherché à déterminer les caractéristiques et le rôle de la mémoire à court terme dans la cognition. Je l’ai adapté à l’économie américaine (en opposition avec la mémoire européenne) : ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas forcément demain.

  • Parce que plus en plus de ... femmes votent aussi pour lui

C’est paradoxal et contre-intuitif si on s’en tient aux discours machistes et parfois dégradants de penser que les femmes (en majeure partie blanches) peuvent voter pour le président Trump. C’est pourtant le cas.

Lors des élections présidentielles de 2016, l'écart entre électeurs et électrices, loin de se transformer en gouffre béant, aura à peine varié par rapport aux élections précédentes. Si, dans leur ensemble, seulement 42% des femmes allaient voter pour Trump, le candidat conquerra 53% de l'électorat féminin blanc.

Une conséquente minorité est constituée d'ultraconservatrices regardant d'un mauvais œil la révolution féministe. Parmi elles, 31% sont relativement d'accord avec l'idée que les femmes devraient retourner à des rôles traditionnels, contre 21% de toutes les femmes sondées. Une électrice de Trump sur quatre estime que les hommes font globalement de meilleurs leaders politiques, contre 3% des électeurs de Clinton.

Cependant, ce n’est pas tout, selon une enquête de PerryUndem, un tiers des électrices de Trump se définissent elles-mêmes comme modérées ou libérales – et une écrasante majorité (77%) voudrait voir Trump et le Congrès travailler à faire progresser l'égalité entre les hommes et les femmes.

Pour ces raisons, en Pennsylvanie par exemple, démocrates et républicains ont fortement courtisé le vote des femmes pour les élections de mi-mandat.

Enfin, et c’est paradoxal, de nombreuses femmes blanches, confrontées à une société en crise profonde, dont le tissu social a été détruit d’abord par les mesures néolibérales puis par la crise systémique du capitalisme, ne voient pas d’autre solution que de se réfugier dans les valeurs « traditionnelles » de la famille. C’est cette notion que Trump leur a promis de défendre.

c. Son influence sur le parti n’a jamais été aussi forte

Un président a rarement été aussi indissociable de son parti (républicain) que le président Trump. Preuve en est dans ses récentes apparitions dans des fiefs où l’issue d’un vote n’était pas assurée.

Selon Mark Sanford, gouverneur de la Caroline du Sud, membre de la Chambre des représentants et l'un des rares à s'être officiellement présenté contre Donald Trump « Ceux qui veulent avoir un avenir avec les républicains à court terme n'ont pas d'autre choix que de jurer allégeance au chef ».

Les membres du Congrès qui s'opposent au président américain courent le risque d'obtenir un candidat d'opposition de même type que Trump lors des prochaines élections. L'objectif principal des représentants (républicain) élus est souvent aussi leur réélection. Si en privé, beaucoup de républicains continuent de dire qu'ils ne l'aiment pas, qu'il est stupide, voire dangereux ; en public, ils sont tous derrière Donald Trump.

Enfin, si cela peut paraître bizarre, voire inconcevable, en Europe, la peur joue également un rôle majeur dans le fait de se positionner derrière le leader actuel. Trump utilise son compte Twitter à outrance et Fox News tout comme des chaînes de radio lui sont « dédiés ».

d. Pourquoi il peut gagner en 2020 ?

Nous ne reviendrons pas en détail sur ce point fondamental aujourd’hui, car il fera l’objet d’autres études dans le courant de 2020, cependant en me référant à mon analyse SWOT de l’économie, je constate que Donald Trump peut se targuer (même si c’est extrêmement discutable) avant les prochains débats face aux démocrates d’avoir :

  • Fait baisser le taux de chômage
  • Amélioré la confiance des PMEs et des consommateurs
  • Relancé la consommation
  • Evité que la croissance américaine rentre en récession
  • Lancé une réforme fiscale d’ampleur.

Par ailleurs, en cas d’accroc, il pourrait, sans scrupule, accuser :

  • La Fed pour une erreur de politique monétaire
  • Les démocrates pour avoir bloqué toutes les tentatives de réformes depuis les mid-terms On constate ainsi que le président américain peut voir l’avenir d’une manière assez sereine même l’économie venait à se « gripper » ...

e. Synthèse

En tant qu’Européen, il est très difficile de comprendre l’attrait que peuvent avoir les Américains pour le président Trump, car il a mis en place des mesures qui seront potentiellement dramatiques à terme pour l’écologie, les relations géopolitiques et même économiques. Cependant pour l’instant la méthode Trump (car il y en a bien une) a l’adhésion d’une très grande partie du peuple américain, et en définitive, c’est ce qui compte. Pour les Américains...

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