Inégalités : un danger pour l’économie mondiale ?

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La victoire des populistes dans plusieurs grands pays – en particulier le Royaume-Uni avec le Brexit, les Etats-Unis avec Donald Trump et l’Italie avec la Ligue du Nord et le Mouvement Cinq Etoiles – témoigne d’une insatisfaction grandissante des électeurs. Mais quelle en est la cause ? Ne serait-ce pas la montée des inégalités ?
 
Cette évolution commence à inquiéter des acteurs financiers qui estiment que cela pourrait freiner la croissance économique et peser sur les marchés financiers. Les investisseurs y prêtent de plus en plus attention. 
 
De passage récemment à Paris, Neil Dwane, Global Strategist chez Allianz Global Investors, l’explique simplement : « A mesure que le monde devient plus globalisé et que le capital et le travail circulent plus librement, la question des inégalités de patrimoine et de revenus devient encore plus importante. » Pour lui, « la stabilité sociale et le tissu social sont déchirés quand il y a de très grandes inégalités de revenus. »
 
Il souligne que ces inégalités provoquent une instabilité économique, des problèmes sociaux et sanitaires, bloquent l’adoption de stratégies pro-environnement, réduisent la consommation et empêchent les nations, les communautés et les individus de prospérer.
 
La montée des inégalités est bien documentée. Entre 1980 et 2016, le 1% le plus riche en Amérique du Nord a capté 28% de la croissance contre 9% pour les 50% les moins riches. Si on prend en compte l’Amérique du Nord ainsi que l’Europe occidentale, la Chine et l’Inde, les chiffres sont respectivement de 23% pour les premiers et 14% pour les seconds.
 
En cause, la financiarisation de l’économie. Il est plus facile et plus rapide aujourd’hui de faire fortune en investissant sur les marchés financiers qu’en créant une entreprise produisant des biens. Entre la fin de la Seconde guerre mondiale et la fin du XXème siècle, cohabitaient le capitalisme rhénan, misant sur le long terme et soucieux d’un équilibre social, et le capitalisme anglo-saxon, axé sur la rentabilité à court terme quel qu’en soit le coût pour l’homme et pour l’environnement.
 
Comme l’explique Bruno Colmant, responsable de la recherche économique de la banque belge Degroof Petercam, tout change à partir de l’effondrement de l’Union soviétique et de ses satellites. « En 1991, le modèle libéral américain devient une idéologie. » Pour lui, « le populisme est la conséquence du modèle de capitalisme qui s’impose. »
 
La globalisation s’accélère et la Chine entre dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, accélérant son développement et celui des pays émergents. Les restructurations et les délocalisations en Occident sont de plus en plus mal vécues par les populations, qui se tournent vers les populistes.
 
L’Europe, qui était le territoire naturel du capitalisme rhénan, ne peut résister à la vague anglo-saxonne. L’Union devient avant tout une zone de libre échange toujours plus grande. Les idéaux politiques des fondateurs sont oubliés. Certains pays ne supportent plus l’arrivée d’étrangers et les fermetures d’usines. Le mouvement de rejet est d’autant plus important que la population européenne vieillit et cherche une protection.
 
En France, dès 2002, l’extrême-droite arrive au second tour de l’élection présidentielle. La crise de 2007/2008 profite aux populistes. Quelques années plus tard au Royaume-Uni, les électeurs votent en faveur de la sortie de l’Union européenne en ne se souciant absolument pas du coût économique et social que cela aura sur eux.
 
En 2016, les Américains portent à la Maison Blanche Donald Trump, qui adopte un discours nationaliste et rejette le libre échange. Ce qui est une nouveauté aux Etats-Unis. L’ironie est que le nouveau président américain se fiche éperdument des inégalités dans son pays. Il a fait adopter des réductions d’impôts massives en faveur des plus riches et a réduit les dépenses sociales. Pour autant, près de deux ans après son élection, environ 40% des Américains le soutiennent toujours, selon les sondages.
 
En Italie, l’arrivée massive de migrants et l’absence de solidarité des autres pays européens ont poussé les électeurs à choisir les populistes. Le gouvernement formé par le Mouvement Cinq Etoiles et la Ligue du Nord a présenté un budget prévoyant une augmentation des dépenses publiques, ce qui a aboutit à un déficit de 2,4% du produit intérieur brut (PIB) pour les trois prochaines années. Un tel taux ne permettra pas d'atteindre les objectifs de réduction de la dette publique (133% du PIB), d’où les pressions de la Commission européenne pour que Rome change de cap budgétaire.
 
Mais il n’est pas certain que ce message de fermeté passe. Les habitants des pays du sud de l’Europe ont payé plus que d’autres les effets de la crise de 2007/2008. Le chômage a explosé et des millions de personnes ont basculé dans la misère tandis que les pays d’Europe du Nord appliquaient des règles pour protéger l’épargne de leurs populations.
 
Si les marchés financiers ont délaissé la dette italienne, provoquant une hausse des taux d’intérêt, de nombreux investisseurs jugent qu’il est temps de se pencher sur les moyens de réduire les inégalités. Il en va de l’avenir de l’économie mondiale.