La main invisible du social

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par Xavier Lagarde, professeur de droit, auteur du livre “Juste capitalisme”

Nous sommes tous plus ou moins instruits du fait que la main invisible du marché a aussi le défaut d’être aveugle et sourde aux conséquences sociales de son action. Lorsque les financiers s’amusent, les marchés leur rappellent sèchement que leurs jeux ont un jour un terme. Les bonus s’effondrent mais aussi les emplois.

Efficaces pour mettre fin à la spéculation, ils causent également d’importants « dommages collatéraux ». Une économie capitaliste n’est supportable qu’à la condition que de solides garanties sociales en constituent la butée. L’économique et le social entretiennent ainsi une relation conflictuelle. Tel est le lieu commun.

« Juste capitalisme » a pour objet de renverser l’analyse en montrant que :

  1. Dans une société démocratique, une économie capitaliste emporte nécessairement un progrès social ;
  2. Nous soutenons le contraire en raison d’une antique prévention de la société française à l’égard des principes d’une économie capitaliste ;
  3. Ce faisant, nous ne voyons pas que, plus nous faisons du social, plus nous renforçons l’individualisme terreau de l’esprit capitaliste.

1.- Les économistes n’ont pas grand mal à montrer que les économies capitalistes créent plus de richesses que les économies administrées, que, sur le temps long, elles font reculer la pauvreté, qu’elles ne se traduisent pas non plus par une « explosion » des inégalités (ladite explosion se manifeste en réalité à l’intérieur du décile le plus riche). Dans une société démocratique, ce n’est pas franchement une surprise. Les individus ont intégré ce que Tocqueville appelait l’égalisation des conditions. En clair, chaque inégalité les interroge. Ils ne peuvent en supporter que de mesurées. Et c’est la raison pour laquelle, aux termes de luttes récurrentes, les inégalités se stabilisent.

2.- Si nous le voyons pas, cela tient à une prévention bien française à l’égard de l’esprit capitaliste. Les principes de législation retenus par la société napoléonienne en sont le meilleur témoin.

Sans doute ont-ils pour socle la propriété, a priori le meilleur outil du capitalisme. Cependant, la propriété du Code civil, appelé en 1804 Code Napoléon, n’est pas en premier lieu une valeur marchande, une richesse que l’on fait circuler et prospérer. C’est bien plus un prolongement de la personnalité, un espace inviolable qu’en « bon père de famille », il y a lieu de pérenniser et, si possible, de transmettre à l’intérieur du cercle familial. Les propriétés s’échangent sans doute, mais essentiellement à l’intérieur d’un réseau de relations bourgeoises. N’oublions pas qu’à cette époque, et c’est encore Portalis qui l’écrit, le mariage est considéré comme la quintessence du rapport contractuel. Comme si, par l’échange des biens, il fallait avant tout créer des liens. Au fond, il en va du mariage comme des autres relations, il faut en toute occurrence trouver la bonne mesure entre l’inceste et la mésalliance.

Nous sommes bien loin de la propriété capitaliste qui est principalement un avoir à investir dans quelque activité afin qu’en retour, l’avoir investi revienne augmenté. L’échange n’est que le moyen de l’investissement et du retour sur investissement. L’important est de le sécuriser, peu importe les liens dont il est l’occasion. De ce point de vue, les places boursières donnent l’idéaltype de l’échange capitaliste : les investisseurs ignorent avec qui ils contractent mais ils sont (à peu près) sûrs d’éviter les défaillances. Ce qui compte, ce n’est pas le lien, mais le gain. Et naturellement, notre préférence va au premier plutôt qu’au second.

3.- Ainsi entretenons-nous la diabolisation du capitalisme et ne cessons nous d’en appeler à plus de social. Ce faisant, plus nous développons le second, plus nous soutenons la cause du premier. Car les « solidarités » du social ont pour principal effet d’offrir aux individus des garanties assez proches de celles que procure la propriété. Il s’agit de donner à chacun les conditions matérielles de son développement, jusqu’à ce qu’in fine, il puisse vivre (mal) sans travailler. Les productions des individus deviennent dès lors un surplus de sorte qu’ils se retrouvent libres de mobiliser ou non leur force de travail, qu’ils exploitent ainsi en petit propriétaire.

Le travail n’est plus perçu comme une dette due à la société. Il est un petit capital que l’individu accepte d’investir à condition d’obtenir un retour sur investissement acceptable. Le chômeur « employable » qui alterne avec tranquillité les périodes travaillées avec celles d’inactivité, le RMIste qui préfère s’en tenir là et compléter son maigre ordinaire par quelques prestations non déclarées, ne sont ni des fainéants, ni des fraudeurs. Ce sont tout simplement des capitalistes qui s’ignorent.

Cette analyse n’a pas la portée d’une dénonciation. Elle est plus simplement une invitation à nous montrer cohérent avec les évolutions dont in fine nous sommes les auteurs et les acteurs.

Le livre “Juste capitalisme” sera en librairie le 18 juin.
 

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