Subprime : le happening des banquiers

-A +A

par Gilles Bridier est journaliste (API.doc)

Bas les masques. Dans ce happening à mille milliards de dollars, les acteurs parmi les plus vénérables de la scène financière ont été pris la main dans le pot de confiture. Jusqu’au coude, pour les Lehman Brothers, Merrill Lynch et autres AIG, dont les réputations sonnaient comme des gages de vertu. Ceux qui parlaient le plus de gouvernance se trouvent emportés les premiers par le cyclone, victimes du manque de transparence dans leur gestion et d’une indigestion de « créances pourries ». Autour d’eux, les plus grands esprits se veulent éclairés et préfèrent se déclarer imprudents plutôt qu’incompétents: « Nous savions que nous étions dans une bulle, mais personne ne voulait en sortir ». Les plus honnêtes corrigent : « Nous n’avons rien vu venir du tout ». L’improvisation a été totale, et la spéculation sans filet.

L’impossible martingale

C’est vrai : la bulle immobilière aux Etats-Unis n’a pris personne de court. Tout le monde savait qu’un système qui consiste à payer ses dettes en contractant de nouveaux emprunts gagés sur l’augmentation des prix de l’immobilier, a forcément des limites. En revanche, quoi qu’on en dise, personne n’avait vu ce que cachait la bulle : des manipulations d’une opacité totale pour repousser ces limites. C’est à dire des dettes énormes (les créances pourries, impossibles à recouvrer) transformées en actions (c’est la « titrisation ») emballées dans des produits financiers destinés à créer un effet de levier (on appuie un peu et on soulève beaucoup) pour démultiplier la mise. L’impossible martingale ! 

Mais quelle que soit la créativité des ingénieurs de la finance qui inventent ces montages compliqués, le rendement élevé d’un investissement s’accompagne toujours d’un risque proportionnel. Un risque potentiel face à une promesse de richesse : où est l’équilibre ? A-t-on voulu assimiler la complexité de l’ingénierie financière à une martingale vertueuse ? C’est raté. Car plus la finance s’éloigne de l’économie réelle, plus la richesse devient virtuelle… jusqu’au jour où l’économie – qui a besoin qu’on la finance et que ne peut se satisfaire d’un carburant virtuel - révèle la supercherie : richesse virtuelle n’est pas richesse. Alors, tout s’écroule, la confiance en premier. C’est la crise. Et contrairement aux affirmations abusives, personne ne s’imaginait tomber de si haut.

A ce stade, on peut être pris de vertige. Non seulement les mouvements financiers échappent aujourd’hui à tout contrôle, non seulement ils sont la plupart du temps virtuels, non seulement ils sont de plus en plus déconnectés de la réalité qu’ils sont censés accompagner, mais en plus les banquiers ignorent la nature de ce qu’ils manipulent : de la monnaie de singe. Jouant leur partition dans le brouillard, ils improvisent. A la fin de la pièce, c’est la surprise. Dire qu’ils financent l’économie ! 

Une déréglementation abusive

L’absence de régulation a favorisé l’emballement du système. On se plaint d’un manque de transparence à l’origine des crises : c’est justement cette dérégulation qui favorise l’opacité. Pourtant, il fut des G8 où certains politiques – à commencer par Angela Merkel à laquelle Nicolas Sarkozy emboîta le pas – réclamèrent de nouvelles règles pour canaliser ces flux financiers incontrôlés dont on sait aujourd’hui qu’ils l’étaient encore plus qu’on ne pouvaient l’imaginer. Il y eut bien quelques promesses de banquiers de haut vol pour promettre la création de comités de réflexion ad hoc pour mettre au point quelque fumeux code de déontologie… Ils avaient juste pour fonction d’enterrer les débats et ne débouchèrent sur rien. Les politiques s’en tinrent là, pour ne pas être mis au ban de la finance internationale et leurs économies ne se trouvent pas exclues de ses circuits. Ce qui, dit-on, se traduirait par une perte de compétitivité et, au final, par des pertes d’emploi ! 

Mais en l’occurrence, c’est plutôt l’exposition à la finance qui coûte cher. Le système pourrait même y laisser des plumes ! Ceux qui ne rient plus aujourd’hui face au risque systémique n’imaginait même pas que la question puisse être posée au début de la crise, voilà un an seulement. Quels visionnaires ! Pas de danger, le risque est passé, entend-on également. Air connu… on a vu la suite ! 

Un sauvetage à l’envers 

La seule question qui se pose aujourd’hui porte sur les milliers de milliards d’euros et de dollars que les banques centrales vont devoir injecter dans les économies pour sauvegarder la liquidité, c’est à dire pour éviter qu’elles ne se bloquent. Cette liquidité qui fait défaut au système financier qui n’est plus riche que de vent, et qui sera fournie par de l’argent public... Les rôles sont inversés, le système marche sur la tête. Voilà qui pose de vraies questions sur les limites de la dérégulation du système financier si, au bout de la chaîne, c’est à l’Etat et en final au contribuable de renflouer les banquiers pour éviter la débâcle. Ainsi, pour le seul sauvetage de Fannie Mae et Freedie Mac au Etats-Unis, il va en coûter 660 dollars pour chacun des 300 millions de citoyens américains. Qui, dans ce happening, joue un rôle à contre-emploi ?

 

Mondialisation: