Brexit : du « Big Bang » au « Big Boum » ?

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Le « Brexit » marque un coup d’arrêt spectaculaire à la construction européenne. Mais la décision du Royaume-Uni de voter la sortie de l’Union européenne pourrait aussi signaler la fin d’un cycle débuté dans les années 1980 qui a eu pour fil conducteur la libéralisation financière.
 
A ce stade, il est délicat de tirer des conclusions définitives du scrutin du 23 juin et cette incertitude pèse sur les marchés financiers malgré le rebond observé depuis le lundi 27 juin. On ne sait pas encore si le nouveau gouvernement britannique déclenchera la procédure de sortie. S’il sort de l’UE, quel type d’accord de coopération choisira-t-il ?
 
Pour Julien Marcilly, économiste en chef de Coface, « Trois types d’accord sont possibles : à la norvégienne, c’est-à-dire membre de l’espace économique européenne avec un accès au marché unique, ce qui suppose de contribuer au budget européen et de respecter les règlementations ; pas d’accord du tout et dans ce cas ce sont les règles de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui prévalent ; à la suisse avec des accords secteur par secteur. »
 
Les dirigeants politiques comme les investisseurs demeurent dans une espèce de sidération face à ce que François-Xavier Chauchat, économiste de Dorval AM, nomme un « Lehman Brothers politique. » Selon lui, si on parvient à un « endiguement après cette rupture de barrage », l’UE sera sans doute plus facile à gérer. Mais en cas de dislocation politique, tout le monde sera perdant.
 
Au-delà, le « Brexit » est-il l’expression d’une révolte des peuples face aux élites ? Nombreux sont les observateurs qui le pensent. Marie-Pierre Peillon, directrice de la recherche de Groupama AM, estime que le vote « out » est « l’expression d’un ras-le-bol, l’euroscepticisme n’étant qu’un catalyseur. »
 
Elle évoque la crainte d’une société qui perd ses repères. « La construction européenne, par sa complexité, par l’afflux d’immigrants lié à l’élargissement de l’UE, fait-elle peur ? » Elle souligne enfin le rejet d’un modèle de société fondé sur la financiarisation et la libéralisation de l’économie. Ce qu’elle résume d’une formule : « 1986, le Big Bang, 2016, le Big Boum ? »
 
En 1986, Margaret Thatcher, Premier ministre conservateur britannique, met en œuvre une série de mesures visant à ouvrir le système financier, avec notamment l’abaissement des coûts de transactions boursières et l’autorisation d’acquérir 100% du capital des entreprises britanniques. Le mouvement a été si rapide que le terme « Big Bang » s’est imposé.
 
Au cours des trois décennies qui vont suivre, la planète suivra ce modèle, renforcé par l’effondrement de l’Union soviétique puis par l’ouverture de la Chine. Un mouvement qui a permis de sortir de la misère des centaines de millions de personnes dans le monde mais qui s’est traduit aussi par un accroissement des inégalités. Dans les pays occidentaux, la précarité s’est répandue, camouflée par le consumérisme permis par le crédit facile.
 
Pendant longtemps, rien n’a semblé pouvoir arrêter cette libéralisation à marche forcée. Pas même la crise de 2007/2008, la pire depuis les années 1930, causée par l’éclatement d’une bulle de l’endettement.
 
Le « Deleveraging » des Etats et des entreprises et des ménages a entraîné une austérité généralisée, une hausse du chômage. Les populations de la zone euro, soumise à un diktat allemand de rigueur budgétaire, et plus généralement des pays occidentaux ont été déstabilisés par cette nouvelle donne et des populistes ont su habilement en tirer parti.
 
Qu’on en juge : en Autriche, un candidat de l’extrême-droite est parvenu au second tour de l’élection présidentielle le 22 mai ; en Italie, les populistes du mouvement 5 Etoiles ont remporté les municipales à Rome et à Turin le 19 juin ; le parti anti-austérité Podemos a terminé troisième des législatives en Espagne le 26 juin. Ajoutons que la campagne victorieuse du Brexit au Royaume-Uni a été conduite par le dirigeant d’extrême-droite Nigel Farage et par le démagogue Boris Johnson. 
 
Aux Etats-Unis, l’homme d’affaires Donald Trump a réussi à devenir candidat du Parti républicain pour la prochaine élection présidentielle en adoptant un discours anti-immigration et anti-mondialisation alors que la situation économique de pays est bien meilleure que ce que l’on pourrait penser.
 
En France, les sondages placent la présidente du Front national, Marine Le Pen, en position d’être au second tour de la présidentielle du printemps 2017.
 
La situation politique est si volatile qu’on ne peut pas exclure la victoire de Trump en novembre et celle de Le Pen en mai.
 
Le populisme n’a jamais été aussi fort depuis les années 1930. Les électeurs semblent avoir perdu toute rationalité pour se focaliser sur les questions d’immigration et d’identité nationale. C’est le signe que certains peuples ont peur d’un déclassement dans la compétition mondiale que nous vivons.
 
Le Brexit est de ce point de vue particulièrement ironique. Le Royaume-Uni est le pays le plus ouvert d’Europe. Il a profité de la mondialisation et aujourd’hui une majorité de ses électeurs choisit le grand large. Si les classes supérieures vont s’en sortir sans trop de problème, les plus modestes vont souffrir du ralentissement inévitable de l’économie. 
 
Comment faire prendre conscience aux électeurs qu’ils font fausse route en accordant leur confiance à des marchands d’illusions ? C’est la question à laquelle les dirigeants politiques vont devoir répondre…