Capitalisme : la faute de l’entreprise ?

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Depuis le déclenchement de la crise financière de 2008, la question de la refondation du capitalisme alimente régulièrement les débats. Mais les divergences sont-elles de part et d’autre de l’Atlantique qu’une régulation internationale apparaît impossible

L’Institut de l’Entreprise a organisé une conférence, mardi 15 mai, sur le thème « Refonder le capitalisme, repenser l’entreprise ». Et les intervenants du monde académique – Joseph L. Bower et Lynn S. Paine, professeurs à la Harvard Business School, d’une part et Armand Hatchuel, chercheur à l’Ecole des Mines de Paris d’autre part – ne semblaient pas parler du tout le même langage.
 
Les Américains, se basant sur des données d’organismes officiels comme la Banque mondiale, ont proposé une présentation particulièrement riche et stimulante, rappelant  notamment que la planète compterait 4,194 milliards de travailleurs en 2030 (contre 3,077 milliards en 2001), dont 3,269 milliards non qualifiés dans les pays en voie de développement. Ils ont aussi évoqué la montée en puissance de la classe moyenne (1,2 milliard d’individus en 2030 contre 450 millions en 2001). 
 
Ces éléments permettent d’ouvrir un débat passionnant. Joseph L. Bower fait remarquer que la concentration de richesses n’a jamais été aussi forte et que la classe moyenne est en train de disparaître aux Etats-Unis, où ceux qui appartiennent à cette catégorie doivent emprunter pour maintenir leur niveau de vie.
 
S’agissant des entreprises, Lynn S. Paine se penche sur les problématiques de ce qu’on appelle le « capitalisme de marché » avec cette question cruciale alors que nous ne sommes toujours pas sortis de la crise : qui a la responsabilité du système ? Elle a classé les chefs d’entreprise en quatre catégories en fonction de leur attitude en cas de crise : les « Bystanders », qui pensent qu’il faut laisser le gouvernement trouver les solutions ; les « Activists », qui font la promotion de leurs solutions auprès du gouvernement ; les « Innovators », qui mettent en œuvre leurs propres solutions ; et les « As Usuals », qui pensent qu’il ne faut rien faire et laisser la crise se résoudre d’elle-même.
 
Les derniers sont relativement marginalisés. Ainsi, le P-DG de la banque JP Morgan, Jamie Dimon, grand défenseur du laisser-faire et farouche opposant à toute régulation financière, a perdu toute crédibilité depuis que son groupe a dû reconnaître une perte de 2 milliards de dollars suite à des paris pris par une équipe de traders basée à Londres et qui ne rendait compte qu’au P-DG en contournant les échelons intermédiaires.
 
Si la question de la responsabilité du système est importante, il faut noter, comme l’indique Joseph L. Bower, que les chefs d’entreprise américains sont pragmatiques : ils gardent ce qui marche et abandonnent ce qui ne marche pas.
 
En France, la plupart des chefs d’entreprise fonctionnent ainsi. Mais les chercheurs ont une vision un peu éloignée de cette réalité. Armand Hatchuel assène ainsi des propos à faire frémir outre-Atlantique : il souligne que 400 entreprises de l’indice S&P 500 ont dépensé plus d’argent pour racheter leurs propres actions sur la période 2000-2007 qu’à investir dans les outils de production. C’est vrai mais les entreprises ne trouvent pas toujours de projets dans lesquels investir et, quand elles sont cotées en bourse, elles doivent tenir compte des demandes de leurs actionnaires, ne serait-ce que pour éviter une faible valorisation qui les mettrait à la merci de prédateurs.
 
Deuxième point soulevé par le chercheur français : la crise bancaire n’est pas due uniquement aux produits financiers innovants, selon lui. 
 
Pour lui, co-auteur avec sa collègue de l’école des Mines Blanche Segrestin du livre « Refonder l’entreprise » (Seuil, 2012), les tourbillons financiers cachent « la crise de l’entreprise ». Il propose de « réinventer » l’entreprise afin qu’elle redevienne « une dynamique de solidarité et de création collective ».
 
On sent bien derrière cette affirmation la pensée de nombre d’intellectuels français consistant à remettre en cause le système lui-même et de réfléchir à une nouvelle « théorie » des échanges entre les différentes parties prenantes : entreprises, actionnaires, clients, salariés, pouvoirs publics.
 
Cette réflexion est sans doute nécessaire mais l’urgence est de s’attaquer aux problèmes concrets : la refonte du système financier afin que les entreprises et les ménages puissent avoir accès à des financements dans des conditions acceptables ; et la réhabilitation du long terme dans la vie des entreprises.
 
Car l’entreprise n’a pas à être un objet idéologique : c’est la forme la plus simple pour réunir des capitaux et des hommes afin de transformer des idées en produits ou services répondant aux besoins de clients. Chaque partie (actionnaires, salariés, pouvoirs publics) doit trouver une juste rémunération de ses efforts. 
 
Bien entendu, certains ont d’autres idées sur l’entreprise : certains pensent que c’est une structure destinée à générer des profits ; d’autres que c’est une structure pour résoudre les problèmes sociaux d’une région ou d’un pays.
 
Il ne faut pas oublier, et on a tendance à l’oublier en France, que l’entreprise est mortelle. Il y a eu près de 60.000 faillites en France en 2011.
 
L’entreprise doit bien entendu tenir compte de l’environnement dans lequel elle évolue. Mais, si on veut avancer, ce serait une erreur de projeter les problèmes de l’ensemble d’un pays sur la seule entreprise.
 
Les pouvoirs publics ont un rôle essentiel à jouer car ces problèmes ne peuvent résolus par une nouvelle régulation contraignante à l’échelle de la planète. Cela ne sera pas facile, en particulier aux Etats-Unis où de nombreux chefs d’entreprise pensent que la « main invisible » du marché peut tout régler et donc acceptent la loi du plus fort.
 
Or, comme le souligne Bertrand Collomb, ancien P-DG de Lafarge, « le business ne peut pas réussir dans un monde qui échoue ».