Récession ? Même pas peur !

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La perspective d’une récession dans plusieurs pays européens dès cette année et aux Etats-Unis en 2020 est dans tous les esprits. Un ralentissement de la progression des bénéfices des entreprises est attendu. Pourtant, les indices boursiers, en dépit de la volatilité, demeurent orientés à la hausse. Sommes nous entrés dans un nouveau monde ?
 
Au deuxième trimestre, le PIB s’est contracté de 0,1% en Allemagne (ramenant le taux sur un an à 0,4%) et de 0,2% au Royaume-Uni (taux annuel à 1,2%). Il a progressé de 0,5% en Espagne (taux annuel de 2,3%). En France, la croissance a plafonné à 0,2% et l’acquis de croissance de 1% rend difficile l’objectif de 1,4% du gouvernement.
 
Aux Etats-Unis, la croissance s’est établie à 2% sur la période avril-juin. Le consensus « buy side » de Globalix table sur 2,4% pour l’ensemble de l’année 2019 et sur 1,9% pour 2020. Mais le ralentissement inquiète. Sur les 226 économistes interrogés par la National Association for Business Economists (NABE), 38% pronostiquent une entrée de la première économie mondiale en récession en 2020, 34% en 2021 et 14% plus tard.
 
Pour éviter une telle issue, les banques centrales sont à la manœuvre. Dès le 12 septembre, la Banque centrale européenne (BCE) a baissé le taux d’intérêt de dépôt de -0,4% à -0,5 % et a relancé sa politique d’assouplissement - Quantitative Easing » (QE) – qui lui permet d’acheter des titres, essentiellement des obligations, sur les marchés. En dépit des critiques des représentants allemand et néerlandais, le président italien de la BCE, Mario Draghi, qui s’apprête à laisser son fauteuil à la Française Christine Lagarde, a décidé de ne plus fixer de date limite pour le QE, indiquant que le programme continuerait « tant que nécessaire ». 
 
Pour sa part, la Réserve fédérale (Fed) américaine, vivement critiquée par le président Donald Trump qui exige une politique monétaire plus accommodante alors qu’il brigue un second mandat en 2020, a abaissé ses taux directeurs d’un quart de point le 19 septembre pour fixer son objectif de taux des fonds fédéraux (« Fed Funds ») entre 1,75% et 2%. Elle a aussi décidé d’injecter massivement des liquidités pour fluidifier le marché interbancaire. La crainte d’une pénurie de cash justifie cette décision. Il s’agit d’éviter la chute d’un acteur « systémique » comme ce fut le cas en 2008 avec Lehmann Brothers avec toutes les conséquences financières et économiques que cela avait entraîné.
 
Comme c’est le cas depuis la sortie de la crise de 2007/2008, le sort de l’économie mondiale est entre les mains des seuls acteurs conservant une crédibilité auprès des investisseurs : les banques centrales. Celles ci veulent éviter un ralentissement trop marqué voire une récession alors que l’inflation se situe à peine au-dessus de 1%. Il faut dire que les sujets d’inquiétude ne manquent pas : les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine perdurent et si un accord est souhaitable nul ne sait s’il est possible ; le Brexit, que le gouvernement britannique veut « dur », risque de provoquer une catastrophe économique au Royaume-Uni et en Europe ; enfin, les tensions géopolitiques sont réapparues avec l’attaque de raffineries en Arabie saoudite et ont provoqué une hausse du prix du pétrole.
 
Comme l’explique, Malik Haddouk, directeur de la gestion diversifiée chez CPR AM, « le contexte général n’incite en rien à une exposition très marquée sur les actions. » D’autant qu’il y a des inquiétudes sur les bénéfices des entreprises, les résultats du troisième trimestre étant attendus avec appréhension.
 
Fréderik Ducrozet, stratégiste chez Pictet WM confirme qu’« il n’y a jamais eu autant d’anxiété », que le cycle manufacturier est en train de se détériorer et que le marché du travail américain commence à sentir le ralentissement.
 
Tout est réuni donc pour que les investisseurs se retirent prudemment en attendant des jours meilleurs. Pourtant, au cours du mois écoulé, la progression des indices boursiers s’est poursuivi. De sorte que le Dow Jones gagne 15% depuis le début de l’année, le S&P-500 19%, le Dax allemand 16%, le CAC-40 19%, le SMI suisse 18%, l’indice de Shanghai 17%. Si le FTSE britannique est en hausse de seulement 9% en raison des incertitudes autour de Brexit, l’indice grec (Athex Composite) est le grand gagnant de 2020 à ce jour avec une progression de quelque 41% ! Par ailleurs, les taux d’intérêt demeurent orientés à la baisse, de nombreux pays empruntant à taux négatifs à dix ans voire à 30 ans !
 
La politique monétaire explique cette situation. Fréderik Ducrozet souligne qu’il n’y a pas de normalisation de la part des banques centrales, contrairement à ce qui était attendu, ce qui soutient les marchés. Pour lui, il faut aussi tenir compte du « pain trade », littéralement la hausse dans la douleur. « Les investisseurs ont davantage vendu, donc à chaque fois qu’un risque ne se matérialise pas, c’est le soulagement, donc le marché grimpe. »
 
Reste à savoir si cette évolution peut perdurer. Le conflit commercial sino-américain n’est toujours pas réglé. La procédure de destitution de Donald Trump crée aussi une incertitude aux Etats-Unis. Malgré tout, les investisseurs demeurent légèrement optimistes. Car, ils pensent dans l’ensemble que s’il devait y avoir une récession, celle-ci serait de courte durée et ne serait pas profonde. C’est ce qui s’appelle avoir la foi.