Ricardo terrassé par un virus ?

-A +A
Plus que les mouvements altermondialistes ou écologistes, c’est un virus qui va probablement précipiter la fin de la mondialisation, telle que le monde l’a mis en œuvre depuis une génération. Avec le coronavirus, le monde découvre en effet qu’une économie du temps réel est à la merci d’aléas qui n’avaient jamais été pris en considération jusqu’ici. 
 
Cette pandémie est d’abord un drame humain, avec plus de 125.000 personnes contaminées et au moins 5.000. Ce bilan va, hélas, s’aggraver au fil des semaines. C’est ensuite un problème économique avec plusieurs secteurs – aviation, hôtellerie, restauration, loisirs, etc. – à l’arrêt du fait des mesures de précaution prises pour éviter la propagation du virus. 
 
La crise financière, elle, ne sera que momentanée. L’effondrement des places boursières était attendu depuis plusieurs mois car les indices étaient en hausse quasi-interrompue depuis une décennie. Entre 2009 et 2019, l’indice S&P 500 a ainsi enregistré une progression de 188% ! Cela s’est fait, en grande partie, grâce à l’expansion des multiples, le ratio cours/bénéfice passant de 14 fois en 2011 à 22 fois fin 2019. Les liquidités étant abondantes et les investisseurs recherchant du rendement, la bourse va retrouver des couleurs même si cela pourrait être retardée en cas de catastrophe sanitaire, en particulier aux Etats-Unis où l’administration Trump a tergiversé avant de prendre des mesures pour protéger la population.
 
En revanche, à plus long terme, la question de la relocalisation des activités industrielles se pose. On s’est longtemps demandé si le battement d'ailes d'un papillon au Brésil pouvait provoquer une tornade au Texas, selon l’expression fameuse du mathématicien et météorologue Edward Lorenz. On sait aujourd’hui qu’un virus qui entraîne la fermeture d’usines en Chine peut gripper les chaines d’approvisionnement dans le monde.
 
Pour améliorer leur rentabilité, les entreprises occidentales ont délocalisé massivement la production de biens vers des régions proposant les coûts les plus faibles. Le pays qui a le plus profité de ce mouvement est la Chine, qualifiée d’« atelier du monde », surtout après son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à l’automne 2001.
 
Conséquence, la croissance économique mondiale a connu un bond considérable. Le produit intérieur brut (PIB) mondial est passé de 22.656 milliards de dollars en 1990 à 33.588 milliards en 2000 puis à 66.051 milliards en 2010 et à 85.910 milliards en 2018, selon les données (en dollars courants) de la Banque mondiale. 
 
La spécialisation fondée sur les avantages comparatifs chère à l’économiste anglais David Ricardo (1772- 1823) a fonctionné à plein régime depuis le début des années 2000, favorisée par le développement des technologies de l’information et de la communication et des moyens de transport. L’idée que cela pouvait être un jeu à somme positive a vécu depuis un moment car si la mondialisation a permis de sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté dans les pays dits émergents, elle a créé aussi une instabilité sociale dans les pays développés, nourrissant la montée des populismes.
 
Aux Etats-Unis, Donald Trump, élu en 2016 grâce, en grande partie, aux oubliés de la mondialisation heureuse, a fait de la relocalisation son cheval de bataille. Les entreprises ont résisté plus ou moins. Le coronavirus va les pousser à revoir leur analyse. Car si l’arrêt d’une usine en Chine peut bloquer toute une chaîne de production, l’avantage comparatif a-t-il encore un sens ?
 
Dans un contexte de fort ralentissement du commerce mondial avec un rythme divisé par deux en 2019 par rapport à 2018, le mouvement ne peut que s’accélérer. On observe déjà une sorte de régionalisation : même s’ils ont réclamé des changements, les Etats-Unis ont maintenu une zone de libre-échange avec le Canada et le Mexique. La Chine a entamé depuis quelques années la structuration de la « Grande Chine » afin de renforcer les liens avec certains de ses voisins. L’Europe a forgé une union depuis plus de 60 ans mais elle a refusé de la transformer en autre chose qu’en vaste zone commerciale ouverte à tous les vents, sans volonté de protéger les entreprises européennes. La crise actuelle a sans doute conduire les dirigeants politiques du Vieux continent à réfléchir enfin à la mise en œuvre d’une politique industrielle. 
 
Le coronavirus va donc accélérer la redistribution des cartes à l’œuvre depuis quelques années.