par Xavier Laurent, Gérant actions américaines chez Ofi Invest Asset Management
L’expression les « Sept Magnifiques » a succédé aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon
et Microsoft) début 2023. Elle fait référence à sept entreprises américaines, leaders dans leur
domaine et qui ont réalisé un parcours boursier exceptionnel. Par ordre alphabétique, ce
groupe compte : Alphabet (la maison mère de Google), Amazon, Apple, Meta (anciennement
Facebook), Microsoft, Nvidia et Tesla.
Ce terme se réfère au film « Les Sept Samouraïs » du réalisateur japonais Akira Kurosawa dans
lequel sept Samouraïs défendent des villageois submergés par des attaques de brigands. Ce
film a fait l’objet d’un remake américain dans les années 60 : « Les Sept Mercenaires » (« The
magnificent Seven »). Extrapolé en bourse, le thème des « Sept Magnifiques » regroupe sept
experts dans leurs domaines respectifs capables de surmonter les obstacles et de l’emporter, tout
comme les mercenaires du film : Apple dans les appareils et les services consommateurs, Microsoft
dans les logiciels et le cloud, Alphabet dans la recherche en ligne et la publicité, Amazon dans
le commerce électronique et le cloud computing, Meta dans les réseaux sociaux, Nvidia dans les
semi-conducteurs et l’IA, et Tesla dans les véhicules électriques. Ensemble, ils forment une sorte
d’écosystème technologique interconnecté qui symbolise l’innovation et la croissance.
Que ces valeurs représentent-elles dans les indices et quelle influence ont-elles ?
À fin mai, la capitalisation des « Sept Magnifiques » dépasse les 14 000 milliards de dollars
et représente plus de 30 % de celle de l’indice S&P 500 et plus de 40 % de la capitalisation
de l’indice Nasdaq 100 à forte dominante technologique. Cette concentration a permis au
S&P 500 de réaliser une performance légèrement positive en 2023(1) malgré des performances
dans le rouge pour la majorité des autres entreprises de l’indice.
Si nous regardons le verre à moitié vide, elle a aussi masqué la performance plutôt décevante
des autres entreprises du S&P 500, donnant une image biaisée de la santé générale du
marché actions américain.
Les critiques pointent ainsi du doigt la concentration excessive du marché et la dépendance
des indices à ces quelques géants technologiques. Cela pose des questions sur la diversité
et la stabilité du marché.
Comment l’engouement des investisseurs pour ces valeurs s’explique-t-il ?
Après la crise financière de 2008-2009, nous avons connu une longue période de taux
d’intérêt très bas. Puis est survenu le Covid-19, qui a perturbé les chaînes d’approvisionnement
mondiales et le fonctionnement des grandes entreprises. En réponse à la forte inflation qui a
suivi, la Réserve fédérale américaine a rapidement relevé ses taux directeurs, ce qui a eu des
conséquences significatives sur les entreprises et les marchés boursiers. En effet, en période
de forte hausse des taux, les petites capitalisations et les sociétés endettées et/ou non
profitables sont les plus touchées. À l’inverse, les grandes capitalisations en forte croissance,
comme les « Sept Magnifiques », se montrent plus résistantes et servent de « refuge » aux
investisseurs, tout comme les mercenaires qui représentaient une sécurité pour les paysans
dans le film d’Akira Kurosawa.
Sur quels fondamentaux la performance de ces entreprises se base-t-elle ?
Ces entreprises investissent massivement en Recherche & Développement, profitent de fortes
barrières à l’entrée et ont une base installée d’utilisateurs très large, à l’image de Microsoft
et d’Apple avec leurs produits et services, ou encore de Google qui réunit plus de 90 % des
recherches sur internet dans le monde via son moteur de recherche. Cela permet de générer
des revenus récurrents assortis de marges élevées.
La plupart de ces entreprises bénéficient de « droits de passage » avec leurs services,
comme Apple qui prélève jusqu’à 30 % des revenus de développeurs d’applications sur l’App
Store ou qui reçoit une somme considérable de Google chaque année pour être le moteur
de recherche privilégié dans Safari (20 milliards de dollars versés en 2022, soit 2 milliards de
plus qu’en 2021). Toujours pour le droit de passage, les annonceurs qui veulent faire de la
publicité digitale en bénéficiant de la meilleure audience, du meilleur ciblage doivent passer
soit par Google, soit par Meta, car leurs supports sont incontournables. Une grande partie de
la profitabilité dégagée par ces deux acteurs proviennent des commissions que leur versent
les annonceurs.
Microsoft propose des assistants personnels d’intelligence artificielle, comme Copilot, à
30 dollars par utilisateur par mois, tandis que Tesla vend son logiciel d’assistance à la conduite
FSD à 99 dollars par mois. Si tous les conducteurs de Tesla devaient utiliser ce logiciel, cela
représenterait un revenu considérable.
Retrouve-t-on ces valeurs dans les fonds thématiques ?
Absolument. Ces entreprises sont, selon nous, au cœur de changements sociétaux majeurs,
ce qui peut justifier leur présence dans différents fonds thématiques. Par exemple, des valeurs
comme Google ou Meta sont devenues incontournables dans le partage de l’information et
de la connaissance via les réseaux sociaux et les moteurs de recherche, tandis que Tesla est
un acteur important dans la transition vers les véhicules électriques et la conduite autonome.
Microsoft et Nvidia constituent pour leur part un pari sur la démocratisation de l’utilisation de
l’intelligence artificielle.
Chacune de ces sociétés est unique, mais nous les retrouvons parfois regroupées par les
investisseurs sous différentes thématiques d’investissement, comme par exemple les grandes
marques, la transition ou la révolution démographique, tant elles ont un impact majeur sur la
transformation de nos sociétés.
Bien sûr, le gérant se doit d’être sélectif et de garder un esprit critique dans la pondération
qu’il accorde à chacune.
Ces valeurs vont-elles poursuivre leur parcours exceptionnel ?
Les « Sept Magnifiques » devraient, selon nous, rester des valeurs de référence en raison
de leurs positions dominantes et de leur capacité d’innovation. Cependant, les investisseurs
doivent être conscients des risques potentiels que leur poids considérable dans les indices
engendre. Par exemple, un excès d’investissement sans rentabilité suffisante pourrait affecter
leur dynamique boursière. Il y a aussi le risque de régulation par les autorités antitrust et de
concurrence, qui surveillent de près ces entreprises, dont certaines sont proches d’avoir une
position dominante sur leur marché. Et puis, elles ne sont pas infaillibles !
En 2022, certaines d’entre elles ont traversé des périodes difficiles, notamment Meta qui a été
sanctionnée en bourse suite à ses investissements massifs dans le metaverse dont le retour
sur investissement a été mis en doute. Cette sanction a poussé Meta à infléchir sa stratégie
en réduisant les dépenses, ce qui a nettement amélioré ses résultats et permis son rebond
en bourse.
Le concept des « Sept Magnifiques » semble-t-il pérenne ?
Les valorisations actuelles des « Sept Magnifiques » se justifient par des anticipations de
croissance très élevées, qui pourraient ne pas se prolonger indéfiniment.
Les investisseurs ne doivent en effet pas éluder les défis auxquels vont être confrontées ces
entreprises à l’avenir. Nous pouvons citer l’exemple de la concurrence accrue des fabricants
chinois de voitures électriques pour Tesla, ou l’éventuelle remise en cause de la position
dominante de Nvidia dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Au final, les « Sept Magnifiques » ne forment pas un groupe homogène. En 2023, elles ont
toutes progressé en bourse et porté les indices à bout de bras, mais cela ne veut pas dire
qu’elles vont continuer à performer de la même manière à l’avenir. Par exemple, Tesla et
Apple ont été sanctionnées récemment, alors que Nvidia vole de sommet en sommet.
L’histoire des marchés financiers montre que même les plus grandes entreprises peuvent être
remplacées ou voir leur influence diminuer avec le temps. Les changements technologiques
rapides, les nouvelles régulations ou les disruptions de marché sont autant de facteurs qui
pourraient modifier la composition des « Sept Magnifiques » à l’avenir ou faire naître un
nouveau concept…
NOTES
(1) et (2) Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.