Comment repositionner les portefeuilles dans un monde durablement fragmenté ?

par Grégoire Kounowski, Investment Advisor chez Norman K 

Mi-avril 2026, les marchés financiers semblent avoir franchi un seuil psychologique majeur : après six semaines de conflit ouvert entre les États‑Unis et l’Iran et l’annonce, le 8 avril, d’un cessez‑le‑feu de deux semaines (qui pourrait d’ailleurs être prolongé), les investisseurs ont partiellement « repricé » le risque géopolitique sans pour autant le neutraliser. Les réactions observées sur les marchés actions et sur les taux traduisent moins un retour à la normale qu’un passage d’un régime de panique à un régime de volatilité structurelle, dans lequel le risque énergétique reste dominant.

La stabilisation apparente du Brent autour de 95–100 $ masque une situation physique très tendue. Les écarts historiques entre le Brent « dated » (barils physiques) et les contrats à terme attestent que la chaîne logistique mondiale de l’énergie demeure désorganisée. Le détroit d’Ormuz n’est toujours que très partiellement réouvert, les assurances maritimes restent restrictives et une partie des capacités d’exportation du Golfe est durablement dégradée. Dans ce cadre, ce cessez‑le‑feu apparaît davantage comme un mécanisme tactique de désescalade temporaire que comme une base crédible de normalisation durable. Dit autrement, le choc géopolitique est désormais intégré, mais non résorbé.

Au regard du contexte, les institutions internationales ont rapidement ajusté leurs scénarios. Dans son World EconomicOutlook de ce mois, le FMI évoque une « économie mondiale menacée par la guerre », avec un ralentissement de la croissance à 3,1 % en 2026 (contre 3,3% précédemment) et une résurgence de l’inflation anticipée à 4,4%. Le diagnostic est encore plus sévère chez certains analystes qui estiment que les marchés continuent de sous‑apprécier le caractère inflationniste du choc énergétique en cours.

Aux États‑Unis, la hausse brutale des prix de l’énergie a déjàcommencé à se diffuser dans l’inflation sous‑jacente : le Core PCE stagne autour de 3 %, bien au‑dessus de la cible de la Fed (2%) tandis que le CPI de mars a progressé à 3,3 % en glissement annuel. Contrairement à ce qui était anticipé en début d’année, la perspective de baisses de taux s’est éloignée. Pour l’instant, la Fed maintient un biais neutre, mais la probabilité d’un statu quo prolongé s’est accrue à mesure que la hausse des prix de l’énergie alimentait l’inflation. En Europe, la BCE fait face à un dilemme similaire : une croissance faible et une inflation trop élevée pour justifier un assouplissement rapide. L’inflation globale remonte vers 2,5 %, tirée par l’énergie et certains biens intermédiaires dans un contexte de croissance déjà atone, ce qui renforce le risque de quasi‑stagflation.

Dans cet environnement, la construction de portefeuilles ne peut plus reposer sur l’hypothèse d’un retour rapide à une faible inflation et des liquidités abondantes. Une exposition accrue aux économies exportatrices d’énergie ou de matières premières permet de se couvrir en partie contre une escalade ou une normalisation incomplète. Les métaux industriels critiques et certains intrants agricoles bénéficient également des tensions logistiques persistantes. De même, les sociétés capables de répercuter les hausses de coûts (utilities régulées, défense, infrastructures, certains segments de la santé) apparaissent mieux positionnées que les valeurs de croissance longue duration.

En tout cas, si ce n’était pas encore clair, les sept dernières semaines ont confirmé l’entrée des marchés dans un régime de risques structurels multiples : géopolitiques, inflationnistes et institutionnels. Le cessez‑le‑feu au Moyen‑Orient apaise temporairement les craintes, mais ne dissipe ni les déséquilibres énergétiques ni les fractures stratégiques qui redessinent l’économie mondiale. Pour les investisseurs, l’enjeu n’est plus d’anticiper une « sortie de crise » rapide, mais de bâtir des portefeuilles robustes, capables d’absorber durablement l’incertitude.