Suisse : une reprise robuste

par Catherine Stephan, économiste chez BNP Paribas

  • La consommation privée (+0,5% t/t) ainsi que les exportations nettes (+1,5 point de croissance au T1 2010) ont soutenu la croissance au premier trimestre. Elles devraient continuer de stimuler l’activité au cours des prochains trimestres.
  • Le franc suisse s’est de nouveau apprécié en début d’année, mais la Banque nationale suisse (BNS) devrait empêcher toute progression excessive.
  • Le taux de chômage devrait croître légèrement en 2010 en raison des délais d’ajustement entre la reprise de l’activité et l’emploi. Toutefois, il se maintiendra à un bas niveau. 
  • De même, l’inflation demeurera faible en 2010. Elle continuera de croître en raison des effets de base défavorables liés aux prix de l’énergie, mais sa hausse sera modérée par le recul de l’inflation sous-jacente.

 

La Suisse a enregistré une croissance de 0,4% t/t au premier trimestre 2010, en léger repli par rapport à celle des deux précédents trimestres (+0,7% t/t en moyenne). Toutefois, la Suisse continue d’afficher une croissance supérieure à celle observée dans la zone euro (+0,2% t/t, après +0,1% t/ et +0,4% t/t, respectivement aux T4 2009 et T3 2009). A la différence de la zone euro, les stocks ont apporté une contribution négative à la croissance (-0,2 point, après -1,2 point au T4 2009), mais la consommation privée (+0,5% t/t) ainsi que les exportations nettes (+1,5 point de croissance au T1 2010) ont pallié le recul de l’investissement total (-0,8% t/t) et celui de la consommation publique (-1,4% t/t, après +1,7% au T4 2009).

L’économie suisse devrait bénéficier de la poursuite de la croissance des exportations et d’une consommation privée robuste au cours des prochains trimestres. D’ailleurs, l’évolution récente des indicateurs d’activité suggère la poursuite de la croissance. Ainsi en mai, l'indicateur avancé de conjoncture publié par le Centre de recherches conjoncturelles (KOF) a atteint son plus haut niveau depuis août 2006 (à 2,16), et l’indice PMI du secteur manufacturier s’est situé à son niveau le plus élevé depuis la création de l’indice (à 66,4).

Les exportations soutiennent la reprise de l’activité…

La bonne performance de l’économie suisse en début d’année est principalement imputable à l’accélération des exportations (+4,8% t/t, après +2,2% t/t et +3,9% t/t respectivement aux T4 2009 et T3 2009). La Suisse bénéficie notamment de la reprise dans le secteur des produits manufacturés issus de l’industrie chimique (+11,8% t/t, après -2% t/t au T4 2009), dont les produits pharmaceutiques (+11,6% t/t, après -3,1% t/t au T4 2009). Ce sont des segments sur lesquels la Suisse est particulièrement présente1 et qui profitent de la forte reprise des échanges internationaux2. Les exportations nettes ont ainsi contribué à près de 1,5 point à la croissance du PIB au premier trimestre (après 1 point et 0,6 point aux T4 2009 et T3 2009).

… et devraient continuer de croître, malgré l’appréciation du franc suisse par rapport à l’euro…

Le franc suisse, qui avait commencé à remonter par rapport à l’euro à partir de la fin de 2008, s’est de nouveau fortement apprécié en début d’année en raison des craintes suscitées par les difficultés de financement de la dette publique dans plusieurs pays de la zone euro (1,42 EUR/CHF en mai, après 1,50 EUR/CHF en décembre 2009). Toutefois, la Banque nationale suisse (BNS), qui est déjà intervenue au cours des derniers mois, devrait empêcher une hausse excessive de la monnaie suisse par rapport à l’euro. Par ailleurs, la dépréciation du franc suisse contre le dollar depuis novembre 2009 (1,13 USD/CHF en mai, après 1,01 USD/CHF en novembre 2009) permettra de pallier partiellement l’appréciation de la monnaie suisse contre l’euro. Le taux de change effectif3 a ainsi augmenté dans une plus faible proportion que le taux de change du franc suisse contre l’euro. Les entreprises devraient donc continuer de profiter de la reprise des échanges commerciaux. La hausse des commandes manufacturières en provenance de l’étranger, mise en évidence par l’enquête KOF, annonce, par ailleurs, la poursuite de la croissance des exportations au cours des prochains mois.

… et permettre de résorber partiellement les excédents de capacités de production

La bonne tenue des exportations a soutenu l’activité manufacturière (environ 20% du PIB en 2009), qui a enregistré au premier trimestre sa troisième hausse consécutive et sa plus forte croissance depuis le deuxième trimestre 2008 (+1,1% t/t, après +0,6% t/t aux T3 et T4 2009). Elle a ainsi pallié le léger recul de l’activité dans le secteur financier (-0,1% t/t, après -1,3% en 2009), lequel représentait également environ 20% du PIB en 2009. Cette embellie s’est traduite par une légère hausse du taux d’utilisation des capacités de production à partir de la fin de l’année 2009 (à 77,3% au T1 2010, après 76,5% au T3 2009). La croissance anticipée des exportations au cours des prochains trimestres devrait soutenir l’investissement des entreprises, en repli au premier trimestre (-0,8% t/t, après + 2,4% t/t en moyenne au deuxième semestre 2009). Et ceci d’autant plus que les entreprises devraient continuer de bénéficier de conditions de financement favorables en 2010.

La consommation des ménages reste robuste grâce à un taux de chômage stable depuis le début d’année…

La consommation des ménages, qui avait continué de croître à un rythme modéré mais continu tout au long de 2009 (+1,2%), a augmenté de 0,5% t/t au premier trimestre 2010. Le taux de chômage, qui a progressé de 1,5 point par rapport à un point bas atteint durant l’été 2008 (à 2,5%), s’est stabilisé au premier trimestre (à 4,1%). L’emploi est également resté stable (après -0,1% au T4 2009). En effet, les secteurs des services collectifs et personnels (+0,7% t/t au T1 2010, après +0,7% t/t en 2009) ainsi que l’Administration publique ont continué de créer des emplois (+0,7% t/t au T1 2010, après +1,6% en 2009). Parallèlement, le rebond de l’activité à partir du troisième trimestre 2009 a permis de limiter les destructions d’emplois dans le secteur manufacturier (-0,4% t/t au T1 2010, après -1% t/t au T4 2009)4. Par ailleurs, le nombre de travailleurs migrants, qui représentent environ 27% de la population active occupée, croît à un rythme plus modéré depuis la fin de 2008 (+1,3% g.a. au T1 2010, +2,7% en 2009, +4,6% en 2008). Ce ralentissement a permis d’amortir le recul de l’activité et d’atténuer la hausse du taux de chômage. En outre, les mesures de chômage partiel5 permettent de sauvegarder des emplois dans les secteurs qui affichent un faible niveau d’activité. Le nombre de salariés couverts par ce dispositif a diminué de plus de 50% entre avril 2009 et mars 2010, mais près de 30 000 personnes en bénéficiaient encore en mars, alors qu’ils n’étaient que d’un peu moins de 500 durant l’été 2008. A l’inverse, le recours massif au chômage partiel devrait peser sur les créations d’emplois en 2010, malgré la reprise. Les entreprises n’ajusteront, en effet, que progressivement le niveau de l’emploi à celui de l’activité.

… et devrait continuer à soutenir la croissance en 2010 malgré une baisse du pouvoir d’achat

Les emplois ont été créés dans des secteurs où les rémunérations sont moins élevées que dans l’ensemble de l’économie. Par ailleurs, les salaires nominaux, qui avaient augmenté de 2,1% en 2009, alors que les effets de la crise ne s’étaient pas encore répercutés totalement, devraient croître à un rythme plus modéré en 2010, en raison de la hausse du taux de chômage et du maintien de l’inflation à un bas niveau en 2010. Celle-ci s’est redressée au premier trimestre, mais elle reste faible (+0,4% g.a. au T1 2010, après -0,3% g.a. au T4 2010). Elle continuera de croître en raison des effets de base défavorables liés aux prix de l’énergie, mais cet effet sera modéré par la baisse de l’inflation sous-jacente en raison de la persistance d’excédents de production. Par ailleurs, l’appréciation du franc suisse par rapport à l’euro permet de limiter la hausse des prix, même si l’injection massive de liquidité peut avoir des effets inflationnistes à moyen terme.

Par ailleurs, les ménages, dont le taux d’endettement avait légèrement reculé en 2007 (à 169,6% du revenu disponible), disposent d’un patrimoine net qui a vraisemblablement peu diminué depuis le début de la crise. En effet, l’augmentation de la valeur de leur patrimoine immobilier6 au cours de ces dernières années a permis de pallier partiellement la baisse des cours des actions par rapport à 2007. Malgré la diminution de leur pouvoir d’achat, les ménages maintiendront donc vraisemblablement un rythme de consommation solide en 2010. Ainsi, selon l’enquête trimestrielle publiée en avril par le Service d’Etat à l’Economie (SECO), le climat de confiance des ménages suisses a continué de s’améliorer (à -4 après -22 en janvier) et se situe à un niveau supérieur à sa moyenne de long terme, grâce notamment à une meilleure perception de la situation économique générale et à une meilleure appréciation de la sécurité de l’emploi au cours des prochains mois.

Par ailleurs, si les ménages envisagent de réaliser des achats importants dans une moindre proportion qu’en janvier, l’indice relatif (à -1,8) reste nettement supérieur à sa moyenne de long terme (-7,6).

L’économie suisse parvient à maîtriser ses finances publiques

Malgré les mesures de stabilisation de l’économie (programmes d’investissement en infrastructures et de programmes pour l’emploi) adoptées par le Parlement, les administrations publiques ont vraisemblablement affiché un excédent budgétaire en 2009 (après +2,2% du PIB en 2008). La Suisse avait mis à profit la bonne situation économique des années précédentes pour dégager un excédent et réduire son endettement (41,1% du PIB en 2008, après 43,6% en 2007). Elle devrait, néanmoins, afficher un léger déficit budgétaire en 2010 (-0,3% du PIB selon nos prévisions). En effet, les stabilisateurs automatiques vont continuer de peser sur les finances publiques, d’autant plus que certaines recettes d’impôts, calculées sur la base du revenu de l’année précédente, vont encore reculer cette année. L’économie suisse devra donc adopter des mesures de consolidation budgétaire. Elle doit, en effet, respecter ex ante la règle du « frein à l’endettement »7, qui exige un budget équilibré sur l’ensemble du cycle.

NOTES

  1. Environ 40% des produits exportés sont issus de l’industrie chimique, un peu plus de 30% des biens exportés sont des produits pharmaceutiques/diagnostic, vitamines.
  2. La Suisse, qui affiche un fort degré d’ouverture (un peu plus de 50% en 2007 et 2008), exporte près de 60% de ses produits vers l’Union européenne, 20% vers l’Allemagne, environ 9,5% vers les Etats-Unis et 5% vers le Royaume-Uni. (Le degré d’ouverture de l’économie est estimé par le rapport de la somme des importations et des exportations de biens et de services sur le PIB.)
  3. Les indices de taux de change effectif nominaux du franc suisse mesurent l’effet des variations de taux de change sur la compétitivité-prix dans le secteur industriel de la Suisse. Ces indices sont calculés sur la base de la moyenne pondérée des variations relatives du taux de change bilatéral du franc suisse contre les monnaies des partenaires commerciaux de la Suisse. Les pondérations sont déterminées à partir du commerce de biens manufacturés
  4. L’emploi dans le secteur manufacturier représentait environ 18% de l’emploi total en 2009.
  5. La durée d’indemnisation en cas de réduction de l’horaire de travail (RHT) a été portée de 18 à 24 mois à partir du 1er avril 2010 jusqu’au 31 décembre 2011. L’assurance-chômage rembourse à l’entreprise le montant versé, qui correspond à 80 % du salaire auquel les travailleurs ont eu droit pour les heures de travail perdues.
  6. Les appartements loués ont enregistré une hausse de 3,6% en 2009 (+4,2% en 2008), les appartements en propriété de 6,4% (+4,1% en 2008) et les maisons individuelles de 5% (+2,6% en 2008).

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